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Le principe du contradictoire
et l'affectivité

Dominique Temple
Janvier 1998 (inédit)

 

 

Le principe fondamental de la logique du contradictoire de Stéphane Lupasco, le principe d'antagonisme, énonce qu'à tout phénomène est conjoint un anti-phénomène, de telle sorte que l'actualisation de l'un soit aussi la potentialisation de l'autre et réciproquement.

Mais que signifie potentialisation si aucune mesure ne peut en rendre compte ? À quoi peut servir de redoubler le monde réel, ou du moins le monde tel qu'il nous apparaît à l'expérience, d'un monde inversé et déclaré potentialisé ? L'importance de cette proposition apparaît seulement lorsqu'elle est redoublée d'une autre hypothèse : Lupasco donne à la potentialisation le statut de conscience élémentaire. Ce dernier postulat ouvre la voie à une théorie de la conscience humaine puisque les moments intermédiaires entre des contraires et en eux mêmes contradictoires peuvent alors s'interpréter comme des consciences de consciences.
Au fur et à mesure que l'on tend vers ce qui est en soi contradictoire, les actualisations que l'on considère comme le réel et les potentialisations que l'on définit comme leurs consciences élémentaires se résorbent, tandis que se déploie ce qui est en soi contradictoire.
Lors de l'avènement de ce qui est en soi parfaitement contradictoire, toute actualisation et potentialisation étant relativisée, rien ne peut être perçu, autrement dit toute conscience élémentaire étant relativisée par sa contraire, toutes deux deviennent conscience l'une de l'autre, ce que l'on peut appeler une conscience de conscience pure. Il est cependant impossible à la conscience d'être consciente d'elle-même comme de son propre objet. L'expérience n'autorise plus aucune vision de quoi que ce soit fût-elle de soi-même, et ne se révèle que sur le mode de la subjectivité. Dès lors, il faut que nous soyons nous-mêmes le siège de cette épreuve pour pouvoir en témoigner.
Si la conscience de conscience ne peut être que l'épreuve d'elle-même, elle l'est comme révélation, sans relation à quoi que ce soit, révélation donc de son être comme absolu. Cette conscience de soi comme absolu se révèle sur le mode de l'affectivité. La conscience affective apparaît ainsi la manifestation de la conscience de conscience pure.

Si l'une des deux consciences élémentaires antagonistes est dominante sur l'autre, elle émerge de ce qui est en soi contradictoire, et la conscience de conscience devient alors une conscience d'une conscience déterminée, une conscience que l'on pourra dire objective.

Lupasco pensait que la conscience de conscience pure ne cessait d'être un tant soit peu consciente d'elle-même comme de quelque chose, et comme il ne décelait dans l'affectivité aucune objectivité, il pensait que celle-ci survenait selon une procédure mystérieuse.
Néanmoins, son oeuvre conduit au seuil de ce que j'appelle le principe du contradictoire  : l'équivalence de ce qui est en soi contradictoire et de l'affectivité pure.
L'affectivité se trouvant déjà chez les animaux puisque certains manifestent des expressions comparables à celles de nos propres sentiments, il semble difficilement acceptable que la conscience affective soit la forme la plus pure de la conscience. La conscience affective des animaux est en effet plus élémentaire que la conscience affective des hommes mais parce que prisonnière des contraintes biologiques. Cependant les animaux affrontent constamment la mort et traversent des instants où la vie et la mort se font face. Ils sont alors le siège de moments qui sont en eux-mêmes parfaitement contradictoires. Les animaux doivent pouvoir, selon le principe du contradictoire, éprouver une conscience de conscience pure qui soit un sentiment de leur existence, si éphémère et fragile soit-il. Peut-être même, cette affectivité est-elle partout, comme une sorte de sensibilité primordiale de l'univers.
Si l'affectivité pure est manifestation de ce qui est en soi parfaitement contradictoire, elle pourrait être cependant multiple, selon les conditions de son devenir comme les sentiments de joie, peine, angoisse, etc... nous le révèlent : il est possible de préciser en effet, toujours grâce à la théorie de Lupasco, que tout phénomène, toute actualisation-potentialisation, y compris tout événement du contradictoire, est susceptible d'une actualisation-potentialisation de deuxième niveau. Ainsi, un événement en lui-même contradictoire peut-il s'actualiser par homogénéisation, potentialisant son contraire qui, s'il s'actualisait, serait un événement contradictoire qui se différencierait.

On constate que la conscience affective du premier niveau repliée sur elle-même par l'homogénéisation de deuxième niveau, ou encore déployée par l'hétérogénéisation de deuxième niveau se traduit par des sentiments différents. Nous ne savons pas cependant pourquoi la conscience affective devient l'angoisse lorsqu'elle se condense dans l'unité de la contradiction (homogénéisation de deuxième niveau), ni pourquoi la désactualisation de cette contradiction s'accompagne d'un sentiment inverse de soulagement et de tranquillité.Nous constatons seulement qu'ainsi prisonnière de ce que Lupasco nomme des para-dialectiques, différentes affectivités peuvent devenir signalétiques de ce qui met en péril l'avenir contradictoire du contradictoire lui-même.
Mais ce qui est en soi contradictoire peut aussi se développer de façon contradictoire au deuxième niveau. On appellera ce développement contradictoriel par opposition au deux précédents qui seront dits contradictionnels. Dans le développement contradictoriel - du contradictoire parfait donc - , la conscience affective pure, devient celle du développement contradictoire du contradictoire. Elle est le sentiment d'une liberté pure, indifférente à toute peine ou joie, qui se déploie comme le devenir de l'être lui-même dans l'infini.


Comment cette affectivité de la liberté évite-t-elle d'être repliée sur elle-même par l'homogénéisation de deuxième niveau sinon en s'actualisant dans les différents moments de l'existence ? Mais comment échapperait-elle dès lors à cette dispersion si elle n'était à son tour maîtrisée par une homogénéisation inverse ?
Ces deux dynamiques de deuxième niveau peuvent se relativiser l'une l'autre, si elles sont confrontées dans une structure qui leur soit commune : cette structure est le face à face que nous appelons la réciprocité primordiale et que l'anthropologie découvre à l'origine de toute communauté humaine.
L'actualisation du contradictoire dans l'homogénéisation ou l'hétérogénéisation de deuxième niveau cesse lorsque l'homogénéisation de l'un des partenaires d'une relation de réciprocité est neutralisée par l'hétérogénéisation de l'autre, et vice versa, ce qui se dirait en termes anthropologiques : lorsque l'identité entre les hommes fait jeu égal avec leurs différences.

Le sentiment partagé dans la réciprocité, je l'appelle le sentiment d'humanité. Pour naître d'une structure de réciprocité, celui-ci fait resplendir chacun, mais se voit d'abord sur le visage d'autrui. L'autre en devient le miroir. L'humanité reconnue comme reçue de l'autre est l'amitié.
Les premiers hommes furent si bouleversés de cette révélation qu'ils se présentèrent les uns aux autres en cherchant à témoigner de sa présence, c'est-à dire nus, car la nudité avoue la plus grande vulnérabilité du corps, et se propose donc comme le meilleur artifice pour rendre la nature transparente à l'évidence du surnaturel.


Puis, ils soulignèrent le resplendissement de l'humanité qui transfigurait leur visage par la parure diadèmes de plumes, labrets d'ivoire et bracelets d'or, dessins du visage, colliers pectoraux croisés, de perles bleues ou rouge sang, mocassins de fourrure blanche... L'humanité se présenta sur le corps de chacun. Les hommes se révélèrent ainsi les uns aux autres comme doués de sentiments qui inventèrent aussitôt la parole , au son des flûtes de Pan et des tambours... Et pour dire les sentiments purs, ils fabriquèrent les masques.