En 1998, un grand hommage était
rendu à Benjamin Fondane, notamment par Michael Finkenthal
qui publiait aux Editions Paris-Méditerranée l'esquisse
d'un essai de Fondane sur Lupasco, le dernier essai inachevé
de Fondane qui disait de la théorie de Lupasco :
« Malgré des apparences modestes, une sobriété
d'expression remarquable et beaucoup de pudeur dans ses prétentions,
cette "nouvelle" théorie s'annonce comme un séisme
susceptible de renverser de fond en comble non seulement les résultats
jusqu'ici obtenus par la philosophie mais les critères
mêmes qui ont autorisé ces résultats ».
Fondane présentait ainsi la découverte de Lupasco :
« Il remarque que la logique kantienne s'est arrêtée à mi-route. Elle pose un jugement synthétique qui lie entre eux des concepts hétérogènes qu'il ne contient pas, et qui les transcende, mais néglige de poser, du même coup, sa contre partie, "un jugement analytique, qui pût délier deux concepts homogènes, ou le prédicat contenu par identité dans un sujet, par un NON-LIEN qu'ils ne continssent pas en eux-mêmes et accorder ainsi une activité réelle à l'analyse bien qu'inverse de celle qu'il accorde à la synthèse". Et n'est-il pas évident que, s'il appartient à la pensée de poser entre les choses un LIEN, qui n'est pas en elles, c'est à elle, et à elle seule, qu'il appartient aussi de créer un non-lien qui sépare ces choses, et non à ces choses elles-mêmes ? C'est une réflexion soutenue et profonde sur ce "trou" du système kantien qui a mené Lupasco à la découverte de la nature du logique, qui est le véritable apport de son système, et aussi la persuasion prématurée - que, cette difficulté vaincue, plus rien ne s'opposerait, désormais, à ce que la logique, devînt l'existant et cessât d'être un connaître "fictif". En effet Kant ne s'était résolu à ce pis aller qu'à contre-coeur, sous la poussée de la pensée identifiante qui par sa simple démarche instituait un dedans et un dehors; que pouvait-il de plus que d'enlever à ce "dehors" le lien qui s'y trouvait et le restituer au logique ? Mais censé être le réservoir du divers, du non-être, le dehors ne restait que plus menaçant, plus irréductible qu'auparavant. Que se passerait-il songea Lupasco, à l'instar de Kant autrefois, si ce n'était pas la "nature" qui nous offrait le divers, le non-identique, et si c'était toujours notre logique qui créait le non-lien, de même qu'il crée le lien ? (... ) Il est persuadé que Kant n'aurait pas mieux demandé que de parvenir à ses conclusions à lui Lupasco, et que s'il les a manquées, ce fut uniquement faute d'avoir entrepris "l'étude préjudicielle" de ses points de départ (...) Mais pourquoi, encore une fois, ni les Grecs, ni les Scolastiques, ni Descartes pas même Kant -qui avait institué la Critique - n'ont jamais songé à entreprendre cette "étude préjudicielle". "Parce que, dit Lupasco, l'esprit humain fuit ce qui lui est révélé le plus infailliblement". C'est là une réflexion étrangère à la manière habituelle de Lupasco et qu'Aristote a eue aussi en son temps sans lui prêter plus d'attention que ne le fait Lupasco : "de même en effet que les yeux des chauves-souris sont éblouis par la lumière du jour, ainsi l'intelligence de notre âme est éblouie par les choses les plus naturellement évidentes" (Métaphysique 953 6.9-12) ». « Par malheur, ajoute Fondane, vainement rechercherait-on dans tous les ouvrage de Lupasco le moindre rappel de cette saine et solide intuition. Il l'a dite une fois, mais il n'y pense déjà plus. »
Fondane a soulevé des objections à Lupasco, des objections non pas à sa découverte (la logique du contradictoire) mais à la philosophie avec laquelle il rend compte de sa découverte, la précision est importante :
« Nous allons examiner maintenant si Lupasco n'a pas altéré par sa philosophie ce qu'il avait apporté de vraiment nouveau, à savoir son intuition (du contradictoire), et si, voulant fonder sur son intuition une "connaissance" il ne l'a pas trahie et compromise ».
Plus loin, Fondane pose autrement la question :
« En un mot, pour se définir le logique a-t-il besoin d'avoir recours au seul type de science permis à l'intelligence ? Si oui nous nous trouvons devant une logique de la contradiction définie par une logique de la non-contradiction et non devant une réalité contradictoire qui transcende la non-contradiction ».
A cette époque, il est vrai, Lupasco pense que le logique est constitué de deux dynamiques antagonistes qu'il appelle l'hétérogénéisation et l'homogénéisation unies donc par leur contradiction mais celle-ci est inhérente à la conjonction de ces deux dynamiques : elle signifie la nature de leur conjonction (la conjonction contradictionnelle de base). Elle n'a pas de développement propre et ne définit pas une troisième polarité du devenir. L' entre ces deux dynamiques n'a pratiquement pas de consistance : il n'existe que deux matières et toute situation existentielle résulte d'une tension plus ou moins stable en faveur de l'une ou de l'autre de ces deux dynamiques.
Revenons à la question de Fondane.
Sommes-nous « devant une logique de la contradiction
définie par une logique de la non-contradiction et non
devant une réalité contradictoire qui transcende
la non-contradiction ? » Lupasco pense à cette
époque que l'histoire de notre univers est dominée
par l'entropie, dit autrement que la matière vivante est
rare, que la vie est presque un miracle. Il estime que l'homme
est la fine pointe de l'évolution de la matière
vivante, qu'il est le plus vivant de tous les vivants et qu'il
affronte l'entropie majoritaire du monde extérieur. Le
principe d'antagonisme (note 1) s'applique
donc sous la forme suivante : le vivant est connaissant le
monde extérieur sous une forme identifiante
et cette «connaissance» correspond à ce que
le monde extérieur est majoritairement (en tant qu'actualisation
de l'entropie).
Il y a accord entre la «connaissance» et cette réalité
du monde extérieur. Mais, en même temps, le vivant
n'est pas seulement vivant, puisqu'il n'actualise le dynamisme
hétérogénéisant que de façon
dominante sur le dynamisme homogénéisant, il est
aussi en partie ce dynamisme, ce qui lui permet de prendre conscience
de sa conscience par une conscience inverse (intuitive) et dès
lors de tirer parti de ses connaissances du monde c'est-à-dire
de les instrumentaliser et de les utiliser vis-à-vis du
monde avec succès. Dès lors l'action, pour
Lupasco, n'est pas seulement l'actualisation de "l'homogénéisation
qui participe de façon minoritaire de l'équilibre
du système vivant et qui lui donne sa stabilité,
sa permanence, parmi les autres vivants", l'action
permet au système humain d'imprimer sur le monde des fins
qui répondent à des normes objectives régies
par la logique de l'identité - et ceci afin de libérer
sa propre énergie vitale de l'emprise du monde. Le monde
artificiel créé par l'action peut même
servir de coupe-feu à l'homogénéisation
dominante du monde ambiant, ou de bouclier, pour le vivant, et
l'avenir humain est une dialectique de la vie, mais cette dialectique
se poursuit silencieusement, à l'ombre de ce qui se perçoit
comme connu c'est-à-dire à l'ombre de ce qui est
la connaissance objective toujours régie par la logique
d'identité.
Fondane se rebelle contre cette fatalité.
Il est même amer contre Lupasco ou déçu de
ce que Lupasco ne fasse pas un meilleur usage d'une découverte
aussi importante que celle des "deux matières",
sans se rendre compte qu'il est alors porté par la découverte
de Lupasco. Á entendre sa critique on a la surprise de
le découvrir plus lupascien que Lupasco, comme Lupasco
était plus kantien que Kant, notamment lorsqu'il se demande
de quel droit Lupasco postule la suprématie de l'entropie
?
A quoi bon découvrir les deux dynamiques qui constituent
désormais le logique, et leur contradiction comme
l'âme de ce logique, si c'est pour faire de l'identité
la polarité qui régit l'action, et de l'identité
la seule manière consciente et pratique par laquelle l'homme
puisse s'intégrer au monde ou le dominer ou s'en échapper
?
Á quoi bon avoir dépassé Kant si c'est pour
rendre les armes à un principe d'identité dont on
vient de montrer par la théorie qu'il ne s'imposait pas
comme la référence ultime de la pensée humaine,
et pourquoi capituler devant ce principe d'identité au
nom d'une raison on ne peut plus contestable : que l'on juge,
sans preuve à l'appui, que l'homme est le plus vivant des
vivants ?
Fondane avance un deuxième argument qui a trait à
la contradiction elle-même. Si cette contradiction
est bien réelle, si c'est elle qui interdit à l'homogénéisation
(ou éventuellement l'hétérogénéisation)
d'imposer sa loi au monde d'une façon absolue, n'est-ce
pas elle qui détiendrait le secret de l'éthique
et non pas la norme qui régit l'action, et n'est-ce pas
elle qu'il faut maintenir envers et contre tout au dessus du principe
d'identité, même dans l'action ?
On a cependant l'impression que Fondane défend ses arguments
sans conviction comme s'il prévoyait que Lupasco saurait
y répondre. Fondane, nous dit Finkenthal dans son introduction,
en citant la lettre testamentaire envoyée de Drancy à
sa femme, n'est pas sûr que ces critiques soient décisives.
La véritable objection en effet
est ailleurs. Fondane part de cette remarque « "C'est
ainsi - nous dit Leibniz (Discours p. 69) - que nous connaissons
quelque chose clairement, sans être en doute en aucune façon,
si un poème ou bien un tableau est bien ou mal fait, parce
qu'il y a un je ne scay quoy qui nous satisfait, ou qui nous choque".
Mais le logique de Lupasco, tout comme celui d' Aristote, n'aime
pas beaucoup le "je ne scay quoy", il ne veut rien savoir
de ce qui n'est pas lui, il n'admet d'autres rapports que ceux
qu'il pose ».
Et en ce temps-là, il n'est pas le seul, à s'inquiéter
devant la compétence que le logique vient d'acquérir
pour rendre compte non seulement de tout ce que la connaissance
maîtrisait, mais de tout ce qu'elle traitait d'irrationnel.
Ne peut-on prendre peur de ce que la philosophie ferme l'univers
dans une expérience, certes infiniment plus riche que précédemment,
mais où rien n'échapperait à la connaissance
objective ou encore à l'existence ? De nombreux poètes
étaient effrayés de la puissance de la nouvelle
logique.
Fondane oppose donc à cette menace,
l'irréductibilité de l'affectivité.
Prenons alors les choses à partir du point de vue de Lupasco
sur l'affectivité. Lupasco soutient que le logique
fuit l'affectivité car il constate que le logique
transcende la souffrance, et que celle-ci s'accumule au contraire
dans tout arrêt de l'actualisation de la non-contradiction
c'est-à-dire dans la contradiction elle-même,
ce qu'il appelle "la crise du logique". Le monde se
phénoménalise dans le dépassement
de la souffrance par l'actualisation de la non-contradiction.
Lupasco constate également que la joie n'accompagne que
la délivrance de la souffrance, et qu'elle s'efface dans
le triomphe du logique. Le logique fuit la souffrance
par la joie mais n'a pas la joie pour sa propre fin. Lupasco dit
encore que la façon dont la souffrance et la joie s'immiscent
dans le logique est incompréhensible car rien du
point de vue du logique ne peut expliquer pourquoi il est
accompagné par une affectivité dont les différentes
modalités sont polarisées de cette manière.
Et de parler ici d'une autre nature que celle du monde, dont il
dit qu'elle fait intervenir le mystère.
C'est le mystère qui intéresse Fondane qui souhaitait que l'on n'aborde pas le mystère à partir de la connaissance mais la connaissance à partir du mystère. Mais par quelles voies peut-on entrer dans la vie du mystère, ou dans l'intelligence propre du mystère ?
Nul doute que les questions posées
par Fondane ont inquiété et passionné Lupasco.
Lupasco demanda aux biologistes, et je pense que c'est en écho
à la question de Fondane, si pour eux l'homme était
bien le plus vivant de tous les vivants. Les biologistes répondent
généralement non à cette question
en précisant : sans doute l'homme est-il le dernier-né
d'une évolution de la vie mais on note à son niveau
une dangerosité qui menace de plus en plus la vie comme
si le rameau évolutif humain était une fin d'évolution.
L'enfant doit attendre des années avant que de pouvoir
survivre. Il naît dans des conditions aussi précaires
que celles d'un oisillon aveugle et dépouillé dans
un nid haut perché sans possibilité d'atteindre
aucune nourriture, ni possibilité de fuite, mais l'oiseau
devient adulte en quelques jours. Le petit homme doit attendre
des années. Pendant ce temps il est le siège de
forces antagonistes : la mort et la vie ne cessent de s'équilibrer
tout autour de lui et en lui. Rien n'est décidé
d'avance pour l'enfant, et il serait hasardeux de prétendre
qu'il est plus vivant que les autres vivants. Peut-on tourner
la difficulté et dire que le groupe humain est alors plus
vivant que les autres groupes vivants ? Oui, si l'on veut
dire que par le langage le groupe humain parvient à créer
des liens sociaux qui l'amènent à dominer la nature,
mais non si le langage, on ne peut l'asservir et encore
moins le réduire à une fonction biologique.
Lupasco demanda également aux biologistes
de répondre à la deuxième critique de Fondane
: l'action est-elle une actualisation identifiante
? En d'autres termes : le système nerveux afférent
provoquant la réaction du monde extérieur par son
actualisation hétérogénéisante,
et le potentialisant de façon identifiante, le psychisme
étant donc informé d'une connaissance identifiante,
l'actualisation de cette conscience par le système
nerveux neuro-moteur efférent ne signifie-telle pas
l'expression d'une volonté qui se traduit toujours par
des normes identifiantes ? La réponse me semble être
également non. Que le système nerveux efférent
réalise majoritairement une activité programmée
génétiquement ou planifiée par l'organisme,
et qu'il actualise une identité préalablement
potentialisée ne signifie pas que toute action soit
identifiante. Il semble bien que l'animal conquiert le mouvement
par une activité hétérogénéisante
par rapport à l'immobilité du végétal.
Et lorsque l'homme devant l'ordre établi, l'ordre identifiant,
se rebelle, sa rébellion n'est pas une réponse seulement
biologique, une activité biologique comme de se tenir debout
ou de marcher, activités qui défient déjà
le principe de la gravitation universelle ; sa rébellion
ou sa résistance à l'ordre identifiant qui lui est
imposé est un acte volontaire, et cet acte volontaire n'est
pas identifiant, il est hétérogénéisant.
Selon la logique même de Lupasco, l'action il y en
a de deux types : les unes identifiantes en fonction d'un projet
normatif, d'autres qui sont des volontés de libération
de cette norme, qui ne lui opposent pas nécessairement
une norme substitutive, mais le refus de se soumettre, comme par
exemple la Résistance à ce qui fait injure justement
à la vie ou à la liberté
Dans les écrits des années 40, les deux dynamiques
du logique, l'homogénéisation et l'hétérogénéisation,
et le principe d'antagonisme (l'actualisation -
potentialisation) ont été symbolisés
par les lettres e, non-e, a et p, et la conjonction contradictionnelle
par le point (.) Puis Lupasco applique sa logique aux connecteurs
logiques eux-mêmes : l'homogénéisation sera
remplacée par l'implication positive ou inclusion et l'hétérogénéisation
par l'implication négative ou exclusion.
Or, lorsque Lupasco tente de formaliser sa nouvelle logique, il
voit apparaître sur la feuille de papier une arborescence
de symboles avec non pas deux polarités mais trois !
Le texte qui marque ce tournant décisif est "Le
principe d'antagonisme et la logique de l'énergie",
publié par Hermann en 1951. La troisième polarité
se développe comme l'orthogenèse des implications
contradictoires. Lupasco l'appelle l'orthogenèse contradictorielle.
Certes, dans ses précédents ouvrages et surtout dans Logique et Contradiction, Lupasco faisait droit à trois modalités du logique mais le contradictoire était ou bien confondu avec la contradiction ou bien correspondait à ce qu'il appelait un équilibre entre hétérogénéisation et homogénéisation et non pas à la relativisation de l'une par l'autre et réciproquement jusqu'à leur anéantissement au bénéfice d'une résultante en elle-même contradictoire. Et dans cet équilibre où les deux énergies antagonistes se faisaient face il n'y avait alors plus aucune place pour l'affectivité car le logique envahissait tout et comblait tout espace où cette affectivité aurait pu demeurer :
« Le devenir quantique, à son tour, au fur et à mesure qu'il se mue en science, c'est-à-dire que les actualisations contradictoires de ses deux devenirs inverses sont plus développées, se ferme davantage à la singularité affective. Ce devenir se ferme mieux encore que les deux autres à cette dernière car l'affectivité que l'un des devenirs permet dans le devenir qu'il domine et qu'il inhibe est ici davantage rejetée, puisqu'il s'agit ici de ces deux devenirs de plus en plus coexistants dans un développement aussi égal, aussi symétrique que poussé. (Logique et Contradiction, p. 146) ».
En 1951, la logique apparaît clairement tripolaire, mais le troisième pôle n'est pas l'équilibre des deux autres pôles. Il se développe par sa propre dynamique contradictorielle tout comme l'orthogenèse de la vie ou l'orthogenèse de l'entropie. D'une logique bipolaire on est passé à une logique tripolaire.
On ne confondra pas cette logique tripolaire avec une logique trivalente ou modale ou polyvalente. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit : l'actualisation-potentialisation et l'implication contradictorielle sont des dynamismes. Il ne s'agit pas de multiplier des critères de vérité chacun étant par ailleurs non-contradictoire. Dans la logique de Lupasco, chaque degré d'actualisation d'un dynamisme est conjoint à un dynamisme inverse par le principe d'antagonisme et désormais porte en son sein un certain quotient de contradictoire irréductible à la seule conjonction contradictionnelle.
Ainsi, l'actualisation de l'homogène
implique bien la potentialisation de l'hétérogène,
et l'actualisation de l'hétérogène
implique bien la potentialisation de l'homogène,
mais cette implication n'est pas réductible à la
contradiction qui les lie, elle est un quantum de contradictoire
d'importance plus ou moins grande, une « implication contradictoire
» qui doit être plus ou moins douée de propriétés
pour l'instant insoupçonnées!
Jusqu'à présent cette implication contradictoire
était conçue, nous l'avons vu, comme la contradiction,
et celle-ci à la manière d'un point entre dynamismes
contraires, privée d'épaisseur pour en donner une
image, même si cette conjonction contradictionnelle était
dite le siège de l'affectivité (la souffrance).
Or, ce qui apparaît, à partir des symboles, sur la page blanche, devant Lupasco, est que ce point peut se déployer en une dynamique du contradictoire au détriment des deux dynamiques non-contradictoires. Le "contradictoire" se déploie donc en une véritable "genèse" : "l'orthogenèse du contradictoire" ou encore "contradictorielle".
La mise en cause de la théorie
kantienne par la reconnaissance de l'hétérogénéisation
comme dynamisme logique et de la contradiction qui lie
entre elles homogénéisation et hétérogénéisation,
est donc suivie de cette autre découverte : le contradictoire
n'est pas un point de rencontre de deux dynamismes qui se confrontent
et s'équilibrent. Ce qui apparaît de nouveau est
du contradictoire se déployant contradictoriellement.
Mais voilà ! dans le contradictoire que Lupasco
appelle "l'état T", il n'y a plus ni hétérogénéisation
ni homogénéisation, ni contradiction ni non-contradiction,
ni actualisation ni potentialisation : il n'y a plus rien des
dynamismes dont on avait précédemment imaginé
l'équilibre. On serait sorti du logique si
le logique était, comme le proposait jusque-là
Lupasco, la manifestation, la phénoménalisation,
l'apparition ou le développement d'une non-contradiction
que ce soit celle de l'identité ou de l'hétérogénéité
ou des deux à la fois.
Il est évidemment facile de dire
qu'un état en lui-même contradictoire qui se déploie
de façon contradictoire par rapport à lui-même,
c'est-à-dire qui ne se manifeste ni par un devenir l'identifiant
avec lui-même ni par une hétérogénéisation
qui le différencierait en autant d'expériences possibles,
est le principe d'une orthogenèse contradictorielle. Bien
entendu ! Mais on n'a rien dit quant à ce en quoi consiste
ce contradictoire-là, sinon qu'il est vide de matière
et vide de vie, et qu'il n'existe donc pas. Le contradictoire
n'existe pas si l'on accorde l'existence à tout
ce qui relève d'une forme de connaissance logique, ou d'action
existentielle. En fait, l'orthogenèse contradictorielle
naît dans le plus grand dénuement. Sous les yeux
de son observateur, le devenir contradictoriel est non seulement
vide d'existence mais affectivement neutre. Aucun contenu n'habite
les symboles du contradictoire qui s'enchaînent pourtant
"logiquement".
Mais c'est la connaissance objective qui a pour objet la structure
logique du contradictoire qui, en tant que connaissance
objective, est vide d'affectivité, et ceci conformément
à ce qui a été reconnu dans l'expérience
du logique tel qu'il était décrit jusqu'à
présent, (le développement du logique s'accompagne
de la disparition de l'affectivité).
Si l'affectivité est quelque chose d' absolu et qui par conséquent ne saurait se transformer, se métamorphoser et passer d'un système au coeur duquel elle se trouve à un autre système, faute de pouvoir disposer d'une médiation logique ou existentielle quelle qu'elle soit pour réaliser ce passage, comme le soutient Lupasco, alors si le contradictoire (l'état T) est une expérience de l'affectivité, rien ne peut se transférer de cette expérience à la connaissance non-contradictoire de ce contradictoire, c'est-à-dire que nous ne pouvons rien en «savoir» par la reconnaissance ou la découverte objective de la « logique du contradictoire » (note 2).
Lupasco assistait donc au développement de l'arborescence des symboles de la contradictorialité sans en éprouver le contenu affectif, conformément à son observation : le logique fuit l'affectif, logiquement ! Pour en éprouver ce contenu il faudrait pouvoir être soi-même le siège d'un devenir contradictoriel.
On peut supposer que Fondane eût
été plus stupéfait que Lupasco lui-même
de la découverte de l'orthogenèse contradictorielle.
Le désir de participer à la vie du mystère
et le désir de comprendre le rapport du mystère
et du monde se seraient alors sans doute joyeusement rencontrés.
Fondane aurait peut-être découvert le moyen d'entrer
théoriquement dans le processus contradictoriel pour en
cueillir les fruits de façon pratique, car il se trouvait,
lui, dans la situation historique de ce devenir contradictoriel
qui lui permettait de révéler son contenu, ce dont
nous dirons un mot dans un instant.
Désormais, on peut s'attendre en
effet à ce que l'expérience contradictorielle soit
de nature affective à défaut de pouvoir être
de nature logique - si l'on appelle logique l'actualisation
de la non-contradiction.
Autrement dit, est-ce que la participation à l'orthogenèse
contradictorielle ne révélerait pas le secret de
l'affectivité ?
Parce qu'elle est un absolu, ce que personne ne conteste, Lupasco maintient que la nature de l'affectivité est différente de celle du logique qui est relativité.
Mais il dit aussi que l'absolu
naît du contradictoire pur et il l'appelle alors
d'un mot curieux : "Résistance" (résistance
à la non-contradiction), et lui donne même un symbole
(dans l'appendice théorique de "L'énergie
et la matière psychique" pp. 296-297 ) :
et propose de le quantifier par la lettre :
S'il maintient que la nature de l'affectivité diffère de la nature du logique, il constate néanmoins que son expression la plus riche émerge dans le contradictoire le plus complexe au point qu'il ne reste alors plus le moindre hiatus (donc de différence de nature) entre l'affectivité et le logique (contradictoriel) :
« Eh bien, le sentiment de l'amour est la double idée insurrectionnelle affective à la fois de la mort et de la vie. Mais la double insurrection contradictoire est faite de dynamismes antagonistes si rapprochés, qui s'inhibent si vivement et si rapidement que l'idée même disparaît et il ne semble plus demeurer qu'un sentiment pur de toute idée, c'est-à-dire une conscience de la conscience pure affectivité, pur amour. » (L'énergie et la matière psychique, p. 262).
En poursuivant cette réflexion,
puisque l'absolu caractérise l'affectif et
que le contradictoire se manifeste par l'affectivité
on reconnaîtra également que tout moment contradictoire
est une singularité irréductible, et doté
d'une finitude exclusive, puisque tout ce qui appartient
aux dynamiques de l'hétérogénéisation
et de l'homogénéisation, c'est-à-dire du
logique et de l'existentiel, c'est-à-dire encore
du relatif - selon les définitions de la première
théorie de Lupasco - doit être relativisé
et entièrement consumé pour lui donner naissance
: d'où l'idée de finitude.
Cette finitude confère à chaque moment de
l'orthogenèse contradictorielle une éternité
propre, puisque l'absoluité qui caractérise l'affectivité
est hors de tout espace et de tout temps.
Le concept classique d'âme est peut-être celui qui se rapproche le mieux de ces moments contradictoriels (finis) de l'orthogenèse contradictorielle, orthogenèse dont les mystiques avaient la révélation sous le nom de Dieu. Moments donc parfaitement définis par leur singularité mais participant d'une histoire transfinie puisque chacun naît de sa relation aux autres dans une vie "divine".
Lorsque Lupasco discutait l'idée
que l'affectivité soit l'expression même du contradictoire,
son contenu, il l'envisageait comme un nouveau postulat
pour la philosophie et pensait sans doute encore à Fondane.
Lupasco avait dit dans ses premières thèses que
l'affectivité prenait siège dans la nature de façon
mystérieuse. Il vérifiera ensuite que les deux non-contradictions
antagonistes qui s'opposent au devenir contradictoriel entraînent
chaque fois qu'elles parviennent à l'emporter sur le contradictoire,
à l'intérieur d'un système psychique c'est-à-dire
contradictoriel, la folie ; mais pourquoi en est-il ainsi ? Pas
de réponse ! Pas de réponse si la question est posée
de façon non-contradictoire. Mais qu'en est-il si la question
est posée du dedans du devenir contradictoriel ?
Dans son introduction à l'essai de Fondane, Finkenthal commence par relater les dernières paroles de Stéphane Lupasco et de Fondane lors de leur ultime rencontre de Février 44 :
« Fondane lui dit :
« Ce que nous voulons, voyez-vous, Chestov et moi, au cas où votre théorie serait exacte, c'est aller au-delà même de ce particulier existentiel, de cette diversité contingente du concret, si la contradiction, et votre logique par la même, les intègrent.
- Mais alors, vous ne pouvez que tomber dans l'affectivité pure, cette donnée sans doute, seule ontologique de toute notre expérience, mais aussi absolue qu'opaque
- Au delà même
- Où donc ?
La phrase suivante de Lupasco rapportée par Finkenthal est effrayante :
« Et c'est à peu près sur ces mots que nous nous séparâmes. Je ne devais plus le revoir que quelques minutes à la préfecture de police»
Le 7 Mars 1944 Fondane est arrêté par la police française, emmené à Drancy avec sa soeur Line. Grâce à ses amis qui obtiennent en haut lieu sa relaxe, il pourrait échapper à la déportation, mais choisit de partager le sort de sa soeur, et meurt gazé à Auschwitz-Birkenau, le 2 ou 3 Octobre 1944.
Les nazis ont posé à leur manière la question de savoir si l'on pouvait, comme l'espérait Fondane, traiter de l'existence (au sens de Lupasco, c'est-à-dire le logique) à partir du mystère: ils ont relâché Fondane, mais pas sa soeur, de sorte que Fondane soit obligé d'aller de lui-même par un choix délibéré attester une liberté supérieure à celle de la vie biologique (la seule que reconnaissaient les nazis), une liberté pure qui est aussi un savoir absolu.
Dans cette absoluité peut-on trouver une justification pour la question : pourquoi l'affectivité s'immisce-t-elle dans l'existence et pourquoi ainsi ? Mais le savoir absolu ne peut connaître ce type de questions : il les précède.
Faut-il saisir la connaissance à partir du mystère ou l'inverse ? Lui est substituée la question suivante : par quelle voie entre-t-on dans l'intelligence propre du mystère ? Car c'est de par la nature de sa relation à sa soeur, que Fondane sait d'un savoir absolu.
Ici, tout d'un coup l'affectivité se donne sa raison si l'on peut dire.
L'intuition de Fondane qui dénonçait
la première philosophie de Lupasco était juste.
Mais, sans doute, le fait que les choses les plus évidentes
échappent à la sagacité des plus grands penseurs
par effet d'éblouissement (ce qu'observait Fondane) n'est
pas dû seulement au fait que le logique (compris
comme le règne de la connaissance et de la non-contradiction)
se déploie au détriment de l'affectivité
(comme le pensait alors Lupasco) ni au fait que ce qui peut être
éblouissant serait voué à l'opacité
par défaut de pouvoir être connaissance de soi-même
(comme répondait Lupasco à Fondane) mais ici parce
que l'éblouissement se paie du sacrifice humain.
La réponse de Fondane à la question telle qu'elle
est posée par les nazis est l'évidence même
mais elle se paye d'un sacrifice qui, s'il triomphe du crime contre
l'humanité, n'en est pas moins terrifiant. C'est peut être
cela le secret du refus (donc inconscient) d'envisager les choses
à partir du mystère, car il nous paraît
inacceptable que le mystère dût se payer du martyre:
le martyre comme prix de la liberté, c'est peut-être
ce que refuse inconsciemment mais irréductiblement la philosophie.
(Pour Lupasco, ce refus aveuglant du prix à payer nous
apparaît à l'évidence. Il fut le premier à
foncer aveuglément sur la Komandantur exiger des fonctionnaires
allemands la libération de son compatriote et ami jusqu'à
ce qu'il lui soit opposé cette fin de non-recevoir «que
cette arrestation n'était pas de leur ressort»).
Comme l'ambition (l'ambition pratique) de l'homme Lupasco, l'ambition
de la philosophie ne serait-elle pas aussi de délivrer
l'homme d'une telle rançon (n'est-ce pas cela le geste
divin sur le sacrifice d'Isaac ?) mais sans le secours du Dieu,
autrement dit par la victoire des hommes sur eux-mêmes et
la répudiation à jamais du crime contre l'humanité
par l'humanité enfin consciente d'elle-même ?
Le défi de Fondane à Lupasco était de parvenir à la réfutation de l'idée que la connaissance du monde et l'existence soient orientées en sens contraire de la conscience affective et de l'amour. La logique du contradictoire de Stéphane Lupasco, cela Fondane l'a bien senti, fut d'abord un premier pas pour réconcilier le monde et la spiritualité : le simple fait pour le logique de reconnaître sa limite dans la non-contradiction était en effet une porte sur l'avenir que Fondane a bien vue.
Mais au-delà ? Que dans le contradictoire lui-même le logique se métamorphose dans l'affectivité, cette découverte, qui eut lieu après la mort de Fondane, réunit le logique et l'affectivité dans le même sens, et conduit à situer au coeur de toute conscience y compris scientifique, l'affectivité, qui devient alors au sein de la connaissance elle-même la source du sens.
Il est ainsi possible que la connaissance soit appréhendée à partir de l'affectivité la plus lumineuse, en définissant les conditions à partir desquelles le mystère cesse d'être "éblouissant" (au sens où éblouir supprime la vue) ; c'est ce "retournement" que Fondane avait sans doute en vue lorsqu'il eut l'intuition que l'on pouvait aller au-delà des premières découvertes de Lupasco, intuition que la Logique du contradictoire de Lupasco permettra de développer, après sa mort.
Octobre 44 - Octobre 2004, une génération nous sépare, mais le visage de Fondane du ciel dont l'image nous sert pour dire la place du mystère, dirige son regard vers nos coeurs, et d'une larme de prière nous indique le chemin par où se file la théorie d'un avenir désencombré de l'affectivité opaque pour découvrir dans l'orthogenèse contradictorielle la logique de la réciprocité et de l'amour, ces relations au moins humaines où naît l'affectivité transparente qui «dissipe les ténèbres».
Note
1
Le principe d'antagonisme signifie qu'à toute actualisation
est conjointe la potentialisation contraire et que si l'actualisation
constitue le réel la potentialisation constitue une conscience
élémentaire. Dans la médiété
entre les contraires toutes les dimensions non contradictoires
(du temps, de l'espace, etc.) s'annulent et de même toute
conscience élémentaire disparaît en tant qu'élémentaire.
La résultante de cette expérience est l'avènement
du contradictoire qui se traduit par la conscience de conscience.
On ajoutera ici que la révélation de la conscience
de conscience dans le contradictoire pur n'ayant plus aucun moyen
de se connaître objectivement nous est donnée par
l'affectivité.
Note
2 :
Cependant, le sentiment de la liberté au coeur de toute
expérience contradictorielle peut être soumis à
des devenirs non-contradictoires que Lupasco appelle des paradialectiques
: alors le contenu de l'expérience contradictorielle, l'affectivité
de la liberté, se transforme en des affectivités
particulières comme la souffrance, la joie, l'angoisse,
l'ennui, etc. Une méthode expérimentale indirecte
nous est ainsi offerte pour étudier les diverses compétences
de l'affectivité.